Le Danemark, les moutons et la productivité
Bonjour à tous, c'est le mot de la semaine.
La semaine prochaine, ce sera le début des vacances, ou plutôt des « tracances ». Soit une visite à Copenhague, un séminaire à animer et quelques jours en famille à La Rochelle. Je serai de retour le 15 juillet !
Mais vous le savez, j'aime beaucoup voyager et retourner dans une nouvelle partie du monde est toujours pour moi une grande excitation. Ce que j’aime le plus, ce sont moins les paysages et les monuments que la compréhension des sociétés et de leur histoire.
Une des choses que je découvre chez les Danois, c’est qu’ils ont une relation bien différente avec le travail, ce qui ébranle un peu notre relation contemporaine à l'activité.
Je m’explique.
Parce que ce qui frappe quand on regarde les pays scandinaves, et particulièrement le Danemark, ce n'est pas qu'ils travaillent moins. Au contraire, les Danois ont une productivité parmi les plus élevées du monde. Ce qui est différent, c'est leur rapport à la frontière entre l'activité et le repos.
Chez nous, le repos est souvent présenté comme une récompense. On travaille fort, puis on mérite des vacances.
Dans la culture danoise, il y a davantage l'idée que le repos fait partie du système. Il n'est pas l'opposé du travail. Il est une condition du travail.
Cette réflexion m'est revenue cette semaine lors d'une conversation particulièrement intéressante avec une coachée. En discutant de ses vacances d'été, elle m'expliquait qu'elle allait passer sept jours sur une petite île en Finlande afin de s'occuper d'un troupeau d'une trentaine de moutons. Pas d'électricité. Peu de confort moderne. Un abri, du bois pour le feu, les animaux et la nature autour. Et elle fait cette déconnexion chaque année depuis longtemps, sur une île située à une heure de bateau au nord de la mer Baltique.
J'avoue avoir trouvé l'idée fascinante.
Non pas parce qu'elle me semblait difficile ou aventureuse, mais plutôt parce qu'elle me rappelait à quel point notre définition même des vacances a changé au fil du temps.
Pendant longtemps, les vacances, c'était le repos. La « farniente » était de mise.
Ensuite, les vacances sont devenues une occasion de faire davantage : davantage d'activités, davantage de découvertes, davantage d'expériences. Le FOMO, le Fear of Missing Out.
Aujourd'hui, j'ai parfois l'impression que plusieurs personnes cherchent plutôt l'inverse, comme si la véritable rareté n'était plus l'accès aux expériences, mais l'accès à la tranquillité. En fait, revenir à la définition que nous donnions autrefois au repos.
C'est probablement ce qui m'a toujours intrigué lorsque l'on parle des pays scandinaves, particulièrement du Danemark et de ce fameux « hygge », devenu presque emblématique de leur culture.
On le traduit habituellement par confort, convivialité ou bien-être, mais chaque fois que j'en entends parler, j'ai l'impression que nous passons un peu à côté de l'essentiel. Car au fond, ce que plusieurs observateurs décrivent lorsqu'ils parlent du hygge n'est pas tant une décoration intérieure, des chandelles ou une tasse de café chaude. C'est plutôt une certaine capacité à être présent à ce que l'on fait, sans ressentir constamment l'obligation de faire autre chose en même temps.
C'est une nuance qui peut sembler banale, mais lorsqu'on y réfléchit un peu, elle devient assez révélatrice de notre époque.
Nous vivons probablement dans la période de l'histoire où les humains ont eu le plus grand contrôle sur leur environnement. Nous pouvons parler instantanément avec quelqu'un à l'autre bout du monde, commander presque n'importe quoi en quelques clics, accéder à une quantité pratiquement infinie d'information et organiser nos journées avec une efficacité que nos grands-parents auraient trouvée inimaginable.
Et pourtant, malgré tous ces gains extraordinaires, le stress demeure et est parfois même amplifié par cet accès à beaucoup trop d'information, où nous sommes forcés de vivre sur le qui-vive, comme si le danger pouvait surgir à chaque minute. Et dans ce monde où nous avons appris à prendre soin de nos employés, nous avons parfois oublié que les leaders héritent eux aussi d'une bonne partie de ce surplus de stress.
Comme si le défi moderne n'était plus tellement de trouver l'information, mais plutôt de réussir à fermer momentanément le robinet.
Sociologiquement, je trouve cela intéressant. Pendant des siècles, les sociétés humaines ont cherché à combattre l'isolement, les distances et le manque d'information. Aujourd'hui, une partie grandissante de notre énergie semble plutôt consacrée à nous protéger de leur abondance.
Nous cherchons des moments où le téléphone ne sonne pas, des endroits où le réseau est mauvais, des soirées où personne n'attend une réponse immédiate ou encore des îles finlandaises peuplées de moutons.
Les Danois ont une expression que j'aime beaucoup :
« Il n'existe pas de mauvais temps, seulement de mauvais vêtements. »
Évidemment, la phrase parle de météo. Mais j'ai toujours eu l'impression qu'elle racontait aussi quelque chose d'un peu plus profond sur leur façon d'aborder la vie.
Une idée selon laquelle le bonheur ne passe pas nécessairement par la recherche constante des conditions parfaites, mais peut-être davantage par notre capacité à composer avec la réalité telle qu'elle se présente.
Je ne sais pas encore exactement ce que je découvrirai à Copenhague la semaine prochaine, mais entre cette bergère improvisée sur une île finlandaise et la philosophie danoise du bien-être, je me surprends à réfléchir à une question qui semble de plus en plus présente dans nos sociétés.
Après avoir passé deux siècles à chercher comment faire toujours plus, sommes-nous tranquillement en train de réapprendre comment être, tout simplement ?
Stephane